Combler la fracture numérique avant qu'elle ne devienne une fracture de civilisation

Un étudiant de Bruxelles dispose d'un accès quasi illimité aux outils numériques ; un étudiant de Bangui doit encore composer avec des connexions instables. Juliana Amato Lumumba veut faire de la transition numérique inclusive une priorité absolue de l'OIF.
Nous vivons un moment charnière. Les technologies numériques redessinent, à une vitesse inédite, la manière dont on apprend, on travaille, on soigne, on gouverne et on crée. Or, au sein même de notre espace francophone, l'accès à ces technologies reste profondément inégal.
Un étudiant de Bruxelles ou de Montréal dispose aujourd'hui d'un accès quasi illimité aux meilleurs outils numériques et aux formations en intelligence artificielle. Un étudiant de Kinshasa, de Bangui ou de Ouagadougou doit encore composer avec des connexions instables, des équipements coûteux et une offre de formation numérique locale souvent insuffisante.
Cette inégalité n'est pas seulement technique. Elle est civilisationnelle. Elle détermine qui, demain, sera en capacité de concevoir les technologies de son époque, et qui sera condamné à seulement les subir.
Je propose que l'OIF fasse de la transition numérique francophone inclusive l'une de ses priorités absolues, avec trois axes concrets. D'abord, un programme massif d'équipement et de connectivité pour les établissements scolaires et universitaires des pays les moins bien dotés de notre espace, financé en priorité par une réorientation des budgets existants plutôt que par de nouvelles promesses non financées.
Ensuite, un réseau de centres de formation à l'intelligence artificielle et aux compétences numériques, installés dans les villes secondaires autant que dans les capitales, pour que la révolution numérique ne profite pas uniquement à une élite urbaine déjà connectée.
Enfin, un accompagnement spécifique pour que les jeunes francophones ne soient pas seulement des utilisateurs des technologies conçues ailleurs, mais deviennent pleinement acteurs de leur conception : développeurs, chercheurs en intelligence artificielle, entrepreneurs technologiques.
Réparer cette fracture n'est pas une politique parmi d'autres. C'est une condition pour que la Francophonie du XXIᵉ siècle ne se scinde pas en deux : une Francophonie qui invente le monde numérique, et une Francophonie qui se contente de le regarder passer.
Les écarts de connectivité au sein même de notre espace francophone sont considérables : certains pays affichent des taux de pénétration internet dépassant quatre-vingt-dix pour cent de la population, quand d'autres peinent encore à dépasser le tiers de leurs citoyens connectés, avec des débits souvent très inférieurs aux standards internationaux. Cette hétérogénéité, rarement mise en avant dans les discussions générales sur la Francophonie numérique, doit pourtant devenir le point de départ de toute politique publique crédible dans ce domaine.
Je souhaite que le programme d'équipement que je propose soit conçu en partenariat avec les opérateurs de télécommunications de nos États membres, plutôt que financé uniquement sur fonds publics, afin de démultiplier son impact grâce à des investissements privés complémentaires. Plusieurs modèles de partenariat public-privé, déjà expérimentés avec succès dans le déploiement d'infrastructures numériques en Afrique, pourraient utilement inspirer cette initiative.
Cette priorité numérique concerne également la formation des enseignants eux-mêmes, souvent insuffisamment préparés à intégrer les outils numériques dans leurs pratiques pédagogiques, quand bien même les équipements seraient disponibles dans leurs établissements. Je propose que l'OIF finance des programmes de formation continue spécifiquement dédiés aux compétences numériques des enseignants, condition indispensable pour que les investissements en infrastructures se traduisent réellement par une amélioration des apprentissages.
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